L'interview parue dans le quotidien 'La Nouvelle Expression'.
Vous avez entrepris de "sonder" les aspirations des Camerounais à travers un projet baptisé "Paroles de Camerounais". Quelles étaient vos motivations profondes ?
L’idée de départ était simplissime : nous voulions saisir la vision que les Camerounais, d’ici ou d’ailleurs, ont de leur pays. Et appréhender ainsi la mémoire [ qui est le socle de toute identité ], la représentation de l’espace [ les lieux auxquels nous sommes fortement attachés ] et l’imaginaire afin de déterminer ce qui, à la hauteur de chacun, est la priorité pour l’avenir.La campagne électorale devait être le moment de tous les débats, de la formulation de toutes les propositions, car notre futur était en question. Face à une parole monopolisée par les professionnels de la politique, apologistes, maquisards orphelins de révolution, candidats uniques ou désunis d’une improbable coalition, figurants et autres, tous englués dans la même absence de stratégie, dévidant sans la moindre originalité une logorrhée pesante où la flagornerie tenait lieu d’argumentaire politique et le vœu pieu de programme électoral, il fallait entendre ce que les citoyens avaient à dire sur leur Cameroun …
Quelle valeur peut-on accorder à un tel projet, dès lors qu'il ne s'agissait pas d'un sondage à proprement parler ?
A l’évidence ce projet n’avait point la prétention de l’exhaustivité et encore moins de l’objectivité parfaite. Bien au contraire ! Notre démarche est toute de subjectivité assumée. Sans a priori aucun nous avons fait le choix d’écouter les Camerounais nous dire leurs héros, leurs rêves, leurs espoirs. Révéler ce qui, dans leur mémoire, avait laissé une trace. Avouer les ambitions qu’ils avaient pour la communauté. Témoigner, aussi, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, de leur attachement profond pour un pays qui parfois les déçoit.Une autre dimension de ce questionnaire était d’avoir un "autoportrait" des Camerounais. Les réponses qui portaient sur les qualificatifs que nos compatriotes utilisent pour se définir sont particulièrement instructives et touchantes dans un mélange de critique parfois féroce et de tendresse compréhensive.
Que peut-on malgré tout, retenir comme aspirations des Camerounais ?
Dans l’ensemble des questionnaires reçus, parmi les thèmes qui ont une forte occurrence, on relève : la reconnaissance du mérite tant académique que professionnel, une vraie refonte du système scolaire et universitaire favorisant la formation professionnelle et un apprentissage des nouvelles technologies pour en finir avec le système généraliste "à la française", la lutte contre la corruption avec instauration d'un mécanisme fiable de contrôle anti-corruption, la simplification des procédures administratives et la rationalisation de la gestion publique [ notamment par la réduction du nombre des ministères et de l’équipe gouvernementale ], la modernisation des Codes [ Civil, Pénal … ] et une actualisation du Droit, l’Education civique de la population [ rééducation des Camerounais quant au bien-fondé de la chose publique avec réintégration du Service Militaire et du Service Civique ou encore la création d'une Journée Nationale de Travaux d'Intérêt Général et du Patrimoine Commun ] et l'avènement d'un vrai mouvement sportif.On note aussi une forte demande de rajeunissement et de féminisation de la classe politique ainsi que la prise en charge sur une partie plus importante du budget de la nation de l'éducation gratuite des plus jeunes ou du soutien aux personnes âgées Les réponses manifestent le souci des Camerounais de voir les pouvoirs publics lutter contre les inégalités sociales et le vœu de répartir la richesse de façon équitable [ création d’un Salaire Minimum, Bourses aux Etudiants, hausse des salaires … mais aussi criminalisation de la corruption ou création du délit de "sabotage économique" ] ce qui passe également, suivant les idées avancées, par des mesures pour encourager et développer l'initiative privée, stimuler les activités de production, assurer la promotion de l'artisanat et des petites industries. Car il s’agit pour les Camerounais de se mobiliser autour d’un projet national qui redonne de l’espérance en particulier aux jeunes.Beaucoup de Camerounais font des propositions très concrètes : arrêt complet de l'exploitation forestière densification du réseau routier bitumé et élargissement du réseau ferroviaire, jetée d’un deuxième pont sur le Wouri, accès à l’eau et à l’électricité pour tous, impôt sur les grandes fortunes, réorganisation des forces de sécurité ou celle de l'ENAM en deux écoles, d’une part une Ecole d'Administrateurs, plus orientée vers l'administration publique et la gestion du développement et, d’autre part, une Ecole de la Magistrature, création d’une véritable zone franche notamment pour attirer des sociétés dans les domaines de l’informatique et des nouvelles technologies de la communication [ sur le modèle des "Dragons" d’Asie du Sud-Est ]Et nombreuses ont été les suggestions originales : développement d’une vraie politique archivistique et documentaire, refonte de toute la dynamique culturelle en s’appuyant sur notamment sur une véritable télévision de service public axée sur la communication "civique" [ éducation aux risques sanitaires, histoire / anthropologie africaines … ], mise en place de formations et d'échanges d'informations de tout type via Internet, le soutien au bilinguisme et à la revalorisation de l'anglais avec la suppression de l'enseignement obligatoire du français.
Vous avez écouté les discours de campagne pour le compte de l'élection présidentielle du 11 octobre. Peut-on dire que les politiques étaient en phase avec les populations, à partir des idées-forces de votre projet, et d'une manière générale, selon votre regard de politiste ? Pourquoi ?
La césure entre nous, les citoyens, et ceux qui nous dirigent [ ou veulent nous diriger ] est inquiétante. Le Cameroun est confronté à de vrais problèmes qu’il faut avoir le courage et l’honnêteté de lister. C’est sur la base d’un constat sincère et d’un bilan rigoureux qu’il conviendrait alors d’élaborer un message simple construit autour de thèmes fédérateurs afin de distinguer des priorités claires jugées évidentes donc nécessaires par le plus grand nombre, sans démagogie ni mensonge, en chiffrant le coût des reformes et en argumentant une programmation concertée, pour souhaiter parvenir à une amélioration des conditions de vie de l’ensemble des Camerounais.La méthode pratiquée par les candidats du 11 octobre n’approchait en rien cette démarche. Il peut certes y avoir des différences / divergences sur la philosophie de la réforme … et c’est d’ailleurs pour cela que la démocratie est utile car, dans les conditions optimales, la compétition pour le pouvoir est ouverte à une pluralité de propositions que l’électeur sanctionne par le vote ! Mais, au-delà des généralités ou des grandes ambitions, des slogans convenus qui bégaient et des incantations creuses, il importe d’avancer des idées concrètes pour changer le quotidien des citoyens. Il y a une grande différence entre rédiger une profession de foi [ curieux terme ] qui, en réalité n’est qu’une obligation légale, afficher des certitudes, promettre encore et toujours des "lendemains qui chantent" et se montrer capable, sur un sujet ou deux, de dégager une proposition précise, la formule d’une loi qui viendra solutionner le problème.Comment convaincre le grand public quand on perd les quelques jours de la campagne à discourir sur le mode de scrutin ?! Pourquoi ergoter jusqu’à l’infini sur les prétendues qualités indispensables d’un futur président ?! Ce qui compte pour monsieur-tout-le-monde c’est, par exemple, de pouvoir aller à toute heure à l’hôpital, de trouver un personnel affable et diligent, qui pose un bon diagnostic et le traite au juste prix. Ce qui compte pour monsieur-tout-le-monde c’est que les défaillances de ce service de base [ et les anecdotes sur ce point sont nombreuses ] soient réparées pour le sécuriser. Les querelles égoïstes et la prétention de tout pouvoir changer en changeant la tête du système seront toujours sanctionnées par l’électeur lambda qui ne voit pas "son intérêt dans ça" !
Le Chef de l'Etat évoque des chantiers comme la moralisation, la croissance économique et un approfondissement de la démocratie, avec la mise en place annoncée du Sénat ainsi qu'un pas supplémentaire vers le fonctionnement des Régions. En quels termes se posent pour vous les défis majeurs du président de la République, au moment où l'opinion entrevoit un gouvernement d'union ou d'ouverture?
La régionalisation est attendue avec beaucoup d’espoir par une très forte majorité de Camerounais. Beaucoup de "Paroles de Camerounais" le confirment. Il ne faudrait pas, cependant, qu’elle signifie et formalise une tribalisation des institutions. L’ouverture, même si elle est sincère, n’est qu’une stratégie politique. C’est simplement la marque d’un consensus, d’un accord minimum qui, trop souvent, ne profite qu’aux individus qui l’accepte … jamais ou très rarement à la collectivité. La difficulté n’est pas de décider du modèle de boussole convenable pour nous guider vers l’avenir. Il faut prendre des options claires sur des questions urgentes. Notre diplomatie, avec des ambassadeurs en "exil" depuis des lustres et des représentations qui tombent en ruine, manque de présence effective [ nous sommes étrangement absents de la médiation pour le règlement de problèmes majeurs, comme la Côte d’Ivoire ces jours ] et nous tardons, dans la sous-région Afrique Centrale, à assumer le leadership que mérite notre poids économique. Nos armées réorganisées, équipées et formées pourront assurer les missions qu’impose la nouvelle donne géopolitique en particulier pour la lutte contre le banditisme transfrontalier ou la piraterie dans le Golfe de Guinée mais également dans le domaine du renseignement pour la surveillance des extrémismes religieux. Notre Service Public est encore médiocre pour la qualité de l’accueil des usagers et la transparence des procédures. Il faut profiter des performances offertes par les téléprocédures et tirer un avantage du développement des technologies des réseaux interconnectés pour un saut qualitatif vers l’e-administration. Notre système judiciaire mais aussi nos prisons infectes et surpeuplées demandent des investissements prioritaires. La question du devenir des villes [ mégapoles au bord de l’explosion ] mérite d’être abordée avec audace : on ne peut assister à la bidonvilisation de Yaoundé ou de Douala en spectateurs indifférents. Nos mauvais comportements doivent être réprimés. Les incivilités empoisonnent le climat social, le faux et l’usage de faux sont devenus la norme, la conduite sur la route rime trop souvent avec mort … aucune autorité ne peut continuer à l’accepter !
D’une manière générale, comment entrevoyez-vous le septennat déjà en cours, et quelles, évolutions percevez-vous d'ores et déjà pour une scène politique qui bruit de ses scénarii de succession au sommet de l’Etat ?
Le biyaïsme est un immobilisme. Et je reste donc très sceptique sur les capacités d’ouverture, la volonté de réforme, la force pour donner un souffle nouveau, du président réélu. On ne peut pas tout faire, créer des universités, développer des industries, offrir des "aides significatives", promouvoir un potentiel touristique, affirmer la capacité énergétique … toutes ces promesses on un coût et nos moyens ont des limites. Il faut toucher aux institutions, les réformer, c’est essentiel. Mais c’est également délicat car la force du Roi tient dans les imperfections du système et toutes ses failles exploitées par les prébendiers. Pour le reste le champ politique camerounais n’a jamais cessé d’être agité de bruits et de rumeurs. Chacun fantasme sur le combat des chefs. Si, enfin, la politique replaçait le citoyen au centre de ses préoccupations ?